« Une Saine Distance » : l’IA, l’art et les identités virtuelles entrent dans le récit
L’intelligence artificielle ne transforme pas seulement la manière dont les artistes produisent des images. Elle commence également à modifier les personnages, les récits et les imaginaires à travers lesquels nous pensons la création.
Avec Une Saine Distance – Quoi de plus beau qu’une œuvre au premier soir ?, la collectionneuse et commissaire d’exposition Leïla Grace Voight propose un objet littéraire singulier, situé entre fiction, art contemporain, culture numérique et imaginaire surréaliste.
Publié par Naima, le livre rassemble 43 artistes plasticiens (21 femmes et 22 hommes) autour d’un récit construit en autant de tableaux, parmi lesquels ORLAN, Daniel Spoerri, Nathalie Talec, Miguel Chevalier, Ghada Amer, Bertrand Lavier, Jacques Villeglé ou encore Gérard Fromanger.
Au centre de cette construction apparaît aussi une figure virtuelle née de la pandémie : Susana Distancia.
Plus qu’un détail narratif, sa présence révèle une transformation profonde de notre culture visuelle : les identités numériques ne sont plus seulement des représentations. Elles peuvent devenir personnages, médiatrices et matière artistique.
43 artistes transformés en matière narrative
Le projet de Leïla Grace Voight trouve son origine dans l’expérience du confinement.
Plutôt que d’écrire une succession de portraits ou de textes monographiques consacrés aux artistes qu’elle connaît et collectionne, l’auteure les fait entrer dans une fiction.
Chaque artiste est associé à une œuvre et devient une étape du récit.
Les Éditions Naima décrivent ainsi le livre comme l’histoire de « deux enfermements parallèles », développée à travers 43 tableaux. L’ouvrage mêle réalité, fiction, désir et création contemporaine dans une construction que l’éditeur rapproche de la Faerie Romantasy.
La démarche est intéressante parce qu’elle inverse la relation traditionnelle entre texte et œuvre.
L’œuvre ne vient plus simplement illustrer le récit.
Elle contribue à le construire.
Le texte devient alors une sorte d’espace d’exposition imaginaire dans lequel peintures, photographies, dessins et artistes circulent entre réel et fiction.
Susana Distancia : lorsqu’une identité numérique devient personnage
Une figure occupe une place particulièrement intéressante dans cet univers : Susana Distancia.
À l’origine, Susana Distancia n’est pas une intelligence artificielle au sens technologique actuel. Il s’agit d’un personnage créé par le gouvernement mexicain pendant la pandémie de Covid-19 afin de diffuser des messages de prévention et d’encourager la distanciation physique. Le gouvernement mexicain la présente officiellement comme un personnage conçu pour communiquer différents messages sanitaires pendant la crise.
Son nom constitue lui-même un jeu de mots : « Susana Distancia » évoque en espagnol « su sana distancia », soit l’idée d’une distance saine.
Cette super-héroïne numérique s’est rapidement diffusée sur Internet et les réseaux sociaux. Des travaux académiques consacrés au phénomène montrent qu’elle s’inspirait notamment des codes visuels des héros de bande dessinée et de la lucha libre mexicaine.
Dans Une Saine Distance, la figure est réinvestie par la fiction. L’éditeur la décrit comme une « IA naissante, super-héroïne anti-COVID ».
Cette transformation est révélatrice.
Une identité créée initialement pour transmettre un message institutionnel peut quitter son usage d’origine, acquérir une présence culturelle puis devenir un personnage littéraire.
De l’avatar fonctionnel au personnage culturel
Ce déplacement dépasse largement le cas de Susana Distancia.
Depuis plusieurs années, les univers numériques produisent leurs propres personnages : influenceurs virtuels, avatars, assistants conversationnels, mannequins numériques ou identités entièrement synthétiques.
La distinction entre représentation et personnage devient progressivement plus floue.
Un avatar peut avoir une apparence.
Puis une voix.
Puis une personnalité.
Puis une mémoire.
Puis une capacité à dialoguer.
Et désormais, avec l’IA générative, certaines identités numériques peuvent produire des réponses différentes selon leur interlocuteur.
Nous passons ainsi progressivement d’images numériques statiques à des présences numériques capables d’interaction.
Pour les industries créatives, cette évolution ouvre un territoire considérable.
L’IA devient aussi un matériau narratif
L’un des intérêts de Une Saine Distance est justement de ne pas réduire le numérique à un outil technique.
L’IA et les réseaux entrent dans le récit comme des éléments de notre imaginaire contemporain.
Cette distinction est essentielle.
L’intelligence artificielle peut être utilisée pour produire une œuvre, mais elle peut aussi devenir le sujet ou le personnage d’une œuvre.
Il n’est donc plus seulement question de savoir si une image a été générée avec Midjourney, Stable Diffusion ou un autre modèle.
Les artistes et auteurs peuvent interroger ce que signifie vivre avec des identités artificielles, dialoguer avec des machines ou construire une relation émotionnelle avec des représentations numériques.
C’est probablement l’un des changements les plus profonds provoqués par l’IA dans la culture.
La technologie devient elle-même une matière narrative.
ORLAN, Miguel Chevalier : le corps et le numérique déjà au cœur de l’art contemporain
La présence d’artistes comme ORLAN ou Miguel Chevalier dans l’ouvrage renforce cette lecture.
Le travail d’ORLAN interroge depuis plusieurs décennies les transformations du corps, de l’identité et de la représentation à travers la performance, la photographie et les technologies.
Miguel Chevalier est quant à lui l’une des figures historiques de l’art numérique en France.
Leur présence rappelle que les interrogations actuelles autour de l’IA ne surgissent pas de nulle part.
Bien avant l’arrivée de l’intelligence artificielle générative, les artistes questionnaient déjà le rapport entre corps physique, identité numérique, reproduction et monde virtuel.
L’IA accélère aujourd’hui ces problématiques en donnant aux représentations numériques une capacité supplémentaire : celle de générer et de se transformer.
Quand le corps numérique devient autonome
Cette évolution trouve un écho particulier dans la mode.
Pendant des décennies, représenter un vêtement nécessitait un corps physique : mannequin, modèle, photographe, lumière et décor.
Les technologies de génération permettent désormais de dissocier progressivement le vêtement de son dispositif traditionnel de représentation.
Les mannequins virtuels IA incarnent directement cette transformation.
Ils ne sont pas simplement des images synthétiques.
Ils introduisent une nouvelle catégorie de corps dans l’écosystème visuel des marques : un corps qui peut être généré, décliné et adapté à différents usages tout en conservant une cohérence esthétique.
La question devient alors proche de celle posée par les identités virtuelles dans l’art :
à partir de quel moment une représentation numérique acquiert-elle une véritable identité ?
Du mannequin virtuel au personnage de marque
Aujourd’hui, un mannequin virtuel peut principalement servir à présenter un vêtement.
Demain, certaines marques pourraient aller beaucoup plus loin.
Un même personnage numérique pourrait apparaître dans un catalogue, une campagne, une expérience de virtual try it on, un réseau social ou une interface conversationnelle.
Il pourrait conserver certains traits visuels, une attitude, un style ou un univers propre.
Le mannequin ne serait alors plus seulement un support de présentation.
Il deviendrait potentiellement un actif narratif de marque.
Cette évolution mérite toutefois d’être maîtrisée avec précision.
Une identité virtuelle crédible ne repose pas seulement sur une génération techniquement réussie. Elle doit posséder une cohérence visuelle, un rôle clairement défini et des règles précises d’utilisation.
Dans le luxe en particulier, cette maîtrise est essentielle pour éviter que l’automatisation ne produise des représentations génériques ou incompatibles avec l’identité de la maison.
Une nouvelle frontière entre fiction et identité
Une Saine Distance apparaît ainsi comme un exemple intéressant d’un mouvement beaucoup plus vaste.
Une figure née comme outil de communication sanitaire peut devenir personnage de fiction.
Un artiste réel peut entrer dans un récit imaginaire.
Une œuvre physique peut circuler dans un environnement numérique.
Et une identité virtuelle peut progressivement acquérir une présence culturelle indépendante de sa fonction initiale.
Les frontières deviennent poreuses entre le réel et le numérique, entre l’artiste et son double, entre le corps et sa représentation.
C’est précisément sur cette frontière que travaillent aujourd’hui de nombreuses technologies d’intelligence artificielle.
© ARTCARE
Artcare : concevoir des identités virtuelles plutôt que simplement générer des images
En tant que studio R&D spécialisé dans l’intelligence artificielle appliquée à la mode et au luxe, Artcare considère cette question comme centrale.
Créer un mannequin 100 % IA ne consiste pas uniquement à produire une silhouette visuellement crédible.
L’enjeu est de construire une représentation cohérente avec l’univers de la marque : morphologie, attitude, lumière, cadrage, direction artistique et contexte doivent fonctionner comme un ensemble.
À mesure que les images générées deviennent plus nombreuses et que les identités numériques circulent entre e-commerce, campagnes, réseaux sociaux et interfaces conversationnelles, la cohérence devient aussi importante que la capacité de génération elle-même.
Les mannequins virtuels IA peuvent ainsi être pensés comme de nouveaux actifs visuels : contrôlés, adaptables et capables d’accompagner une marque dans différents environnements numériques.
Quand l’IA devient culture
L’intérêt d’Une Saine Distance dépasse finalement la rencontre entre littérature et art contemporain.
Le livre illustre un phénomène plus profond : l’intelligence artificielle et les identités virtuelles commencent à entrer dans notre culture non plus uniquement comme technologies, mais comme personnages et comme imaginaires.
C’est souvent ainsi qu’une technologie devient réellement structurante.
Elle cesse d’être perçue seulement comme un outil.
Elle devient une manière de raconter le monde.
Pour la mode, le luxe et la création, cette évolution ouvre un territoire encore largement à inventer : celui d’identités virtuelles capables d’être à la fois supports visuels, personnages, interfaces et extensions de l’univers d’une marque.
Et à mesure que la frontière entre représentation et présence devient plus fine, la question ne sera bientôt plus seulement de savoir comment créer une image avec l’IA.
Elle sera de savoir quelle identité nous voulons lui donner.
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