Le mythe retrouvé : quand la technologie révèle l'oublié

Au festival Noûs, qui s'est déroulé à la Bibliothèque nationale de France jusqu'au 19 avril, Justine Emard a présenté "Le Chant des sirènes", une installation immersive mêlant intelligence artificielle, mythologie et création visuelle. L'œuvre ne raconte pas l'histoire d'une technologie qui invente. Elle raconte l'histoire d'un regard humain qui redécouvre.

Emard a puisé dans les archives médiévales de la BnF pour retrouver la vraie essence des sirènes — des créatures effrayantes, changeantes, parfois mi-femme mi-oiseau. Loin de l'image romanticisée popularisée par le cinéma hollywoodien. Puis elle a guidé une IA pour générer des variations visuelles à partir de cette base. Le résultat : une esthétique brute, proche de la mythologie originale, impossible sans cette collaboration entre archéologie créative et génération algorithmique.

Ce n'est pas anodin. Cela pose une question qui dépasse largement l'art contemporain : qu'arrive-t-il quand on demande à une IA de créer sans vision préalable ?

Le problème de l'IA sans direction créative

Justine Emard l'a découvert rapidement en travaillant sur ce projet. L'IA revenait sans cesse avec des sirènes trop standardisées, trop lisses, trop influencées par des décennies de représentation mediacrisées. Des "sirènes policées", comme elle les décrit elle-même.

C'est un signal important. Un algorithme d'IA générative apprend sur des milliards d'images. Il reconnaît des patterns. Il reproduit des moyennes. Mais sans guidance humaine explicite, il converge naturellement vers le standard, le consensuel, l'image la plus représentée dans ses données d'entraînement.

Pour la création visuelle, cela signifie une vérité inconfortable : l'IA seule génère du générique.

Elle a fallu une artiste avec une vision claire — retrouver une mythologie oubliée — pour transformer l'IA d'un outil de reproduction en un outil de révélation. Emard a dû :

  1. Définir un parti pris esthétique fort

  2. Guider l'algorithme en ajustant paramètres et contextes

  3. Maintenir un contrôle créatif constant pour éviter les dérives

Un cycle complet : apprentissage, autonomie, effondrement

"Le Chant des sirènes" ne propose pas qu'une esthétique. C'est une narration du cycle de vie de l'algorithme lui-même.

L'œuvre retrace trois phases :

  • L'émergence : l'IA apprend à partir des données qu'on lui fournit

  • L'autonomie : l'algorithme commence à générer des variations

  • L'effondrement : privée de création humaine nouvelle, l'IA dégénère, ses images se dégradent progressivement en pixels bruts

Ce cycle critique soulève une question que les créateurs dans la mode et le luxe devraient se poser : une IA générative dépend entièrement du flux constant d'intention créative humaine. Sans cela, elle s'épuise.

© ARTCARE

Implications pour la production visuelle en mode et luxe

Dans l'industrie mode et luxe, ce signal est stratégique.

Les marques commencent à intégrer l'IA générative dans leurs workflows : mannequins virtuels, shootings IA, visuels e-commerce. Mais beaucoup font l'erreur de traiter l'IA comme un outil d'automatisation — on lance un prompt, on récupère des images, on publie.

Le modèle Justine Emard dit quelque chose de radicalement différent : l'IA amplifiée par la direction créative n'est pas plus rapide. Elle est plus juste.

Une marque de luxe qui utilise une IA générative sans vision esthétique forte aboutira à des mannequins virtuels standards, des visuels indifférenciés, des images qui ressemblent à 10 000 autres marques qui utilisent le même modèle. En revanche, une marque capable de définir un parti pris visuel clair et de le transmettre à l'IA (à travers des prompts précis, du fine-tuning, ou une gouvernance créative rigoureuse) transforme l'IA en extension de sa direction artistique.

C'est la différence entre une IA qui automatise et une IA qui sublime.

L'artiste du XXIe siècle ne crée plus seul

Justine Emard l'a dit explicitement : "L'artiste du XXIe siècle ne crée plus seul, mais en collaboration avec des scientifiques, des programmeurs ou des artisans."

Pour "Le Chant des sirènes", elle a collaboré avec Yassin Siouda, un expert en IA, pour entraîner des modèles en réseau local. Elle a travaillé avec Antoine Bertin sur la dimension sonore. Elle a impliqué les Compagnons du Devoir de Nantes pour traduire l'œuvre en sculpture 3D.

Ce modèle de création collaborative — où la technologie ne remplace pas les compétences mais les fédère — dessine le futur de la production visuelle dans le luxe et la mode.

Conclusion : l'IA comme miroir de la direction créative

"Le Chant des sirènes" est une œuvre poétique et critique. Mais elle délivre aussi un message opérationnel clair pour les industries créatives :

L'IA ne remplacera jamais l'artiste. Elle révèle seulement la clarté (ou l'absence) de sa vision.

Pour les marques qui intègrent l'IA dans leur production visuelle, cela signifie : l'investissement n'est pas d'abord technologique. C'est créatif. C'est organisationnel. C'est la capacité à maintenir une direction artistique nette à travers des outils de plus en plus puissants.

Les marques qui sauront faire cela — définir une vision, la transmettre à l'IA, la protéger contre la standardisation — produiront des images générées premium.

Les autres produiront du bruit algorithmique.

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